Voyage dans le temps à Varanasi

Varanasi est l’une des sept villes sacrées de l’Hindouisme, fondée au VIIème siècle avant J-C. Elle a été continuellement habitée depuis sa création, ce qui en fait l’une des plus anciennes cités au monde. Elle reçoit chaque année des millions de pèlerins venus se purifier dans les eaux sacrées du Gange. Les hindous viennent à Varanasi soit pour se purifier soit pour y mourir, et ici plus que nulle part ailleurs la vie et la mort se font face en permanence. Mourir à Varanasi c’est atteindre le moksha en mettant fin au cycle des réincarnations. Selon la légende, les flammes des bûchers ne se sont jamais éteintes depuis plus de trois millénaires.

Ayant entendu beaucoup de témoignages autour de moi j’étais un peu réticente à l’idée de partir à Varanasi. Tout le monde disait la même chose : « il fait trop chaud », « c’est fatiguant », « c’est oppressant », « on est en permanence sollicités », « ne restez que deux jours vous ne tiendrez pas plus » et j’en passe. J’ai finalement sauté le pas et je suis partie pour Varanasi accompagnée de cinq volontaires que j’avais rencontré au sein de l’association pour laquelle j’étais en Inde. Nous nous sommes rendus à la gare de Delhi un vendredi très tôt le matin et sommes arrivés à Varanasi huit heures plus tard.

À peine sortis de la gare, nous sommes encerclés par des dizaines de conducteurs de tuk-tuk qui nous proposent des prix exorbitants pour nous conduire à notre Guest House. Nous négocions pendant une vingtaine de minutes avant de monter à bord de l’un d’entre eux, nous sommes déjà sur les nerfs à peine arrivés. Le trajet dure environ quinze minutes puis le conducteur nous dépose au milieu d’une route, nous disant qu’il ne peut pas aller plus loin car le centre de la ville n’est accessible qu’à pieds. Ne connaissant pas la ville, nous sommes persuadés de s’être fait avoir mais même en insistant il ne cède pas. Nous prenons nos sacs et quittons le tuk-tuk. Et là comment dire… c’est infernal. Il y a un monde fou, des voitures, des motos, des vélos, des piétons, des vaches et j’aperçois quelques singes sur les toits des immeubles. Nous sortons tant bien que mal de cet endroit pour commencer à nous enfoncer dans les ruelles très étroites du centre-ville.

Nous comprenons de suite qu’il est effectivement impossible de pénétrer ici en tuk-tuk, les ruelles font à peine deux mètres de large et sont bondées. Nous nous perdons plusieurs fois et demandons à différents Indiens de nous aiguiller avant de trouver la Guest House. Notre premier réflexe est de nous demander comment nous allons la retrouver. Elle est prise entre deux ruelles, les noms des rues n’étant pas visibles, ça va être compliqué. Lorsque nous pénétrons dans la Guest House nous soufflons, nous sortons de cette cohue infernale. Nous montons à l’étage où deux chambres nous attendent. Je ne vais pas mentir, les couleurs vives des chambres et la chaleur ne nous aident pas à nous sentir à l’aise.

Notre première confrontation avec Varanasi fut intense et nous savons que l’image que nous avons pour l’instant de la ville est biaisée, nous sommes sous le coup de l’énervement, de la chaleur et de l’agacement. Lorsque nous ressortons en fin d’après-midi nous demandons à plusieurs locaux comment rejoindre les ghats. Les ghats sont les marches qui bordent le Gange. Ils s’étendent sur plus de sept kilomètres et longent toute la ville, c’est sur ces derniers que se concentre en grande partie la vie religieuse de Varanasi. Nous nous perdons encore une fois, nous retrouvons au milieu de ruines peuplées de vaches et de singes puis finissons par hasard par atteindre les ghats. Mais nous n’atteignons pas n’importe quel ghat, nous atteignons Manikarnika Ghat, autrement dit le ghat principal sur lequel ont lieu les crémations. Un sentiment étrange nous envahi. Nous n’étions pas préparés à tomber sur ce lieu mythique directement. Un Indien nous interpelle et nous propose de nous expliquer l’histoire, les légendes et le déroulement des crémations.

Manikarnika Ghat

Le jeune homme commence par nous expliquer que 200 à 300 corps brûlent ici chaque jour. Avant toute crémation le corps est baigné une dernière fois dans le Gange avant d’être déposé sur un bûcher. Le maître de cérémonie est l’aîné de la famille, toujours un homme, qui doit se raser la tête et se vêtir d’un drap blanc comme seul habit. Les proches font ensuite cinq fois le tour du bûcher avant de l’enflammer. Notre guide nous explique que seuls les hommes sont présents autour du bûcher car les femmes sont trop sensibles et entravent l’accès du corps au moksha à cause de leurs larmes, elles sont donc volontairement mises à l’écart de la cérémonie (et je dois me contenter de l’écouter sans lui donner mon avis sur le sujet…).

Le corps met ensuite entre deux et trois heures pour brûler. Étonnement, l’ambiance sur le ghat n’a rien de triste. Le jeune homme nous explique que les Indiens ont un autre rapport à la mort, qu’elle est naturelle car elle fait partie d’un cycle. Nous apprenons que le torse des hommes et les hanches des femmes sont des parties du corps qui ne brûlent pas, elles sont donc immergées dans le Gange dès la fin de la crémation. D’ailleurs, certains corps ne sont pas brûlés mais directement immergés dans le Gange. C’est notamment le cas des sadhu, des enfants, des femmes enceintes, des animaux et des personnes décédées d’une morsure de cobra considérées comme déjà sauvées. Ces derniers sont accrochés à des pierres au fond du fleuve.

Les flammes des bûchers me donnent chaud, je les sens dans mon dos. Le jeune Indien nous a emmené dans un espace situé en surplomb, depuis lequel nous observons les crémations qui ont lieu en bas sur les ghats. Mais certaines ont aussi lieu juste derrière nous, sur cette plateforme surélevées qui accueillent les corps des plus hautes castes. Il est désolant de voir que même dans la mort la caste d’origine a son importance.. Notre guide finit par nous dire que Varanasi est une ville fascinante qu’il faut apprendre à aimer, une ville intense qu’il faut apprivoiser.

Nous terminons notre journée en barque sur le Gange afin d’assister au coucher du soleil sur la ville. Étrangement, je commence à comprendre que cette ville a quelque chose d’hors-du-commun, une atmosphère comparable à aucun autre lieu dans le monde. Mais pour le comprendre il faut être sur cette barque, face à la ville, face à ses ghats merveilleux et à ses temples majestueux.

Nous nous réveillons le samedi matin vers 4h30 afin de retourner sur le Gange pour voir le lever du soleil. C’est sans aucun doute l’un des plus beaux levers de soleil auxquels j’ai pu assister. La ville est calme et paisible, les hindous commencent à venir se purifier dans l’eau sacrée du fleuve, à y faire leur vaisselle et à laver leur linge. C’est incomparable avec notre ressenti de la veille. Je me sens flotter face à ce paysage splendide. Nous descendons de la barque et commençons à longer les ghats paisibles et silencieux. Il faut savoir qu’il n’y a pas grand chose à visiter ici. Varanasi ne se visite pas, elle se vit, elle se ressent. 

Nous passons donc notre journée à arpenter les ruelles, à flâner dans le marché bondé du centre ville, à acheter des souvenirs (je m’achète même un sublime sari jaune !), à attendre que les vaches se décalent pour que nous puissions passer,  à nous faire quelques frayeurs face aux nombreux chiens errants que nous rencontrons, à admirer la beauté des femmes en sari et à regarder parfois avec incompréhension les files de fidèles qui s’étendent sur des kilomètres pour entrer dans un temple. Nous terminons notre journée en nous rendant sur Dasaswamedh Ghat, le ghat sur lequel ont lieu les cérémonies religieuses le soir et le matin. Nous observons la cérémonie du feu depuis une barque mais nous sommes plus anxieux qu’émerveillés face à la beauté du spectacle qui s’offre à nous. Il faut savoir que nous nous sommes rendus à Varanasi mi-juillet lors d’une grande fête religieuse où des millions de fidèles viennent en pèlerinage à Varanasi, la ville était donc bondée et c’était la guerre sur les bateaux pour assister à la cérémonie ! Si vous venez pendant un événement religieux pensez à venir (très) en avance afin d’assister à la cérémonie dans de meilleures conditions.

Dasaswamedh Ghat

De retour de Varanasi, reposée et l’esprit clair, je peux enfin vous dire ce que j’ai pensé de cet endroit mystique autant que passionnant. Je crois que j’ai été émerveillée autant que j’ai detesté Varanasi ; et paradoxalement cela reste l’un de mes plus beaux souvenirs en Inde. J’ai été submergée par un tas d’émotions, j’ai été éblouie, je me suis énervée, j’ai souri, j’ai pleuré, j’ai souffert de la chaleur, mais j’en suis revenue différente. Je ne crois pas que l’on puisse rester la même personne après avoir vu Varanasi, après avoir ressenti Bénarès. C’est l’un des seuls endroits qui, je pense, prend aux tripes de cette manière, le seul lieu qui vous enveloppe tout entier et vous emporte dans un autre monde, une autre réalité, qui vous fait vous sentir plus vivant que jamais alors même que la mort est omniprésente. Je garde un souvenir indélébile de Varanasi.

Sans savoir si je trouverai un jour le courage de retourner à Varanasi, je suis heureuse d’avoir parcouru ces ruelles étroites peuplées de saris colorés et d’enfants souriants.

Quelques bonnes adresses à partager :

Aadha-Aadha Cafe

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